Un vignoble hors norme
Lorsque l’on évoque Bordeaux, les images qui viennent immédiatement à l’esprit sont souvent celles de prestigieux châteaux aux façades classiques, de longues allées bordées de vignes parfaitement alignées ou encore de bouteilles vendues aux enchères pour plusieurs milliers d’euros.
Cette image, bien réelle, ne représente pourtant qu’une partie du vignoble.
Avec près de 110 000 hectares de vignes, Bordeaux constitue l’un des plus vastes vignobles d’appellation de France. Plus de 5 000 propriétés viticoles, plusieurs centaines de maisons de négoce et des dizaines d’appellations composent une mosaïque d’une richesse exceptionnelle.
Contrairement à une idée largement répandue, Bordeaux ne produit pas uniquement des grands crus destinés aux collectionneurs. La majorité des domaines sont des exploitations familiales qui élaborent des vins accessibles, parfois remarquables, dans toutes les gammes de prix.
C’est précisément cette diversité qui fait la force du Bordelais.
Des vins rouges de garde du Médoc aux blancs secs de Pessac-Léognan, des liquoreux de Sauternes aux rouges veloutés de Pomerol, le vignoble offre une palette de styles quasiment unique au monde.
Mais cette diversité ne s’est pas construite en quelques décennies.
Elle est le fruit de plus de vingt siècles d’histoire.
Là où tout a commencé
Avant d’être Bordeaux, la ville s’appelait Burdigala.
Fondée par les Bituriges Vivisques, un peuple gaulois installé sur les rives de la Garonne, elle devient rapidement un point stratégique pour le commerce.
Lorsque les Romains prennent possession de la région au Ier siècle avant notre ère, ils comprennent immédiatement le potentiel exceptionnel de cette vaste ouverture sur l’océan Atlantique.
La Garonne permet déjà d’acheminer facilement les marchandises vers l’intérieur des terres tandis que l’estuaire de la Gironde ouvre un accès direct aux routes maritimes de l’Europe occidentale.
Le vin est alors partout dans l’Empire romain. Les légions en consomment quotidiennement. Les élites également. La demande est immense.
Les Romains introduisent progressivement la culture de la vigne autour de Burdigala, notamment sur les premières croupes graveleuses dominant le fleuve.
Ces sols pauvres, composés de galets, de graviers et de sable, s’avèrent particulièrement adaptés à la viticulture.
Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent de découvrir ce qui deviendra plusieurs siècles plus tard l’un des plus grands terroirs viticoles du monde.
Les amphores quittent alors le port de Burdigala pour alimenter les différentes provinces de l’Empire.
Le commerce du vin est né.
Le fleuve, véritable colonne vertébrale du vignoble
Pour comprendre Bordeaux, il faut avant tout comprendre sa géographie.
Aucun grand vignoble au monde n’est aussi intimement lié à son réseau hydrographique.
Trois cours d’eau dessinent son identité :
- la Garonne ;
- la Dordogne ;
- l’estuaire de la Gironde.
Ces trois fleuves n’ont pas seulement permis le commerce.
Ils ont créé les terroirs.
Pendant des centaines de milliers d’années, ils ont transporté des quantités gigantesques de graviers, de sables, d’argiles et de calcaires qui se sont déposés progressivement sur leurs rives.
C’est cette géologie exceptionnelle qui explique aujourd’hui pourquoi un Cabernet Sauvignon produit à Pauillac ne ressemble en rien à un Merlot cultivé à Saint-Émilion.
Le fleuve agit également comme un formidable régulateur climatique.
L’océan Atlantique tempère les fortes chaleurs estivales, limite les grands froids hivernaux et favorise une maturation lente des raisins.
Cette combinaison entre climat océanique, influence des eaux et diversité des sols constitue l’un des fondements de la qualité des vins bordelais.
Le Moyen Âge change tout
Pendant plusieurs siècles, Bordeaux reste un vignoble régional.
Tout bascule en 1152.
Cette année-là, Aliénor d’Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre.
Par ce mariage, l’Aquitaine entre dans l’orbite anglaise.
L’événement est probablement le plus important de toute l’histoire du vignoble bordelais.
Les Anglais découvrent rapidement ces vins rouges clairs que l’on appelle alors les clarets.
Ils en raffolent. Les cargaisons se multiplient.

Les navires remontent régulièrement la Gironde avant de traverser la Manche et le commerce explose.
Pour répondre à cette demande, les surfaces plantées augmentent considérablement.
Les vignes gagnent progressivement les Graves, le Libournais, l’Entre-deux-Mers, puis les coteaux dominant l’estuaire.
Les archives médiévales témoignent de cette prospérité.
En 1303, plus de 100 000 tonneaux quittent le port de Bordeaux pour l’Angleterre, un record absolument considérable pour l’époque.
Le vin devient alors le moteur économique de toute la région. Les marchands bordelais s’enrichissent. Les quais s’étendent. Les premières grandes familles de négociants apparaissent. Le destin de Bordeaux est définitivement lié au vin.
Le « claret », ancêtre du Bordeaux moderne
Le Bordeaux médiéval n’avait pourtant rien à voir avec celui que nous connaissons aujourd’hui.
Les vins étaient beaucoup plus pâles et la macération était courte. Les tanins peu présents.
Le résultat ressemblait davantage à un rouge très léger qu’aux grands vins puissants élevés aujourd’hui dans les chais du Médoc.
Les Anglais baptisèrent ce vin claret, un terme dérivé du latin clarus, signifiant « clair ».
Encore aujourd’hui, les Britanniques utilisent le mot claret pour désigner les vins rouges de Bordeaux.
Cette relation privilégiée entre l’Angleterre et Bordeaux explique encore aujourd’hui pourquoi le marché britannique demeure l’un des plus fidèles aux vins bordelais.
Quand les Hollandais inventent le Médoc
Au XVIIᵉ siècle, une autre nation va profondément transformer le Bordelais.
Les Provinces-Unies.
Les ingénieurs hollandais entreprennent d’immenses travaux de drainage dans les marais du Médoc; Jusqu’alors, une grande partie de ces terres était impropre à la culture.
Grâce à un réseau de canaux, les sols sont progressivement asséchés.
Les célèbres croupes de graves apparaissent.
Les grands domaines du Médoc naissent peu à peu.
C’est également à cette époque que les goûts changent.
Les consommateurs souhaitent désormais des vins plus colorés, plus concentrés et capables de vieillir longtemps.
À Haut-Brion, Arnaud III de Pontac perfectionne les méthodes de vinification et devient le premier à commercialiser son vin sous le nom de son domaine. Cette idée, révolutionnaire pour l’époque, sera rapidement imitée par l’ensemble du Bordelais.
Le concept même de « château » est en train de naître.
Et avec lui, celui des grands vins de Bordeaux.



