Par amour du vin et de ceux qui le font

Par amour du vin et de ceux qui le font

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Emmanuel Reynaud †

Il a produit l’un des vins les plus recherchés au monde dans un domaine caché au milieu des bois. Il vendait ses bouteilles avec parcimonie, se méfiait de la spéculation et préférait parler de nature plutôt que de technique. Derrière le mythe Rayas se dessine le parcours d’Emmanuel Reynaud, vigneron discret qui a défendu pendant près de quarante ans une certaine idée du vin, faite de patience, de finesse et de liberté.

Tout commence aux Tours

Pour comprendre Emmanuel Reynaud, il faut paradoxalement commencer loin de Rayas.

Né le 28 novembre 1963 à Saint-Étienne, il appartient à une famille installée dans le vignoble rhodanien depuis la fin du XIXe siècle. Son arrière-grand-père Albert Reynaud acquiert les premières vignes de Rayas en 1880. Louis Reynaud développe ensuite les propriétés familiales avec l’acquisition du Château des Tours en 1935 puis du Château de Fonsalette en 1945.

Mais Emmanuel fait surtout ses classes au Château des Tours, à Sarrians, au pied de Vacqueyras. À 19 ans, alors qu’il termine son BEP agricole, un accident de tracteur de son père Bernard l’amène à prendre davantage de responsabilités. Avec un seul ouvrier, il travaille alors les 25 hectares de vignes que compte la propriété. C’est là qu’il apprend véritablement son métier.

En 1989, Emmanuel Reynaud et son père empruntent pour construire une cave. Jusqu’alors, les raisins partent à la coopérative. Le jeune vigneron peut désormais vinifier, élever et commercialiser ses propres vins. Il expérimente, allonge les élevages, travaille les sols, observe la vigne et construit peu à peu une manière de faire qui lui sera précieuse quelques années plus tard.

Rayas viendra ensuite.

En 1997, il hérite d’une légende

Lorsque son oncle Jacques Reynaud meurt brutalement en 1997 sans descendance directe, Emmanuel reprend Château Rayas, mais aussi Fonsalette, Pignan et La Pialade. Il a 33 ans et la tâche est immense.

Car Rayas est déjà Rayas.

Jacques Reynaud a fait du domaine une adresse à part dans le Rhône. Son caractère singulier, son goût du secret et surtout ses vins ont contribué à construire une réputation qui dépasse largement Châteauneuf-du-Pape. Emmanuel Reynaud n’arrive donc pas sur une page blanche. Il succède à un homme et à des vins déjà devenus cultes.

Les débuts ne sont d’ailleurs pas simples. Les amoureux des Rayas de Jacques observent son neveu avec méfiance. Emmanuel replante une partie du vignoble, rénove les chais et poursuit ses propres choix. Il ne cherche pourtant pas à répondre aux critiques. Il continue.

Avec les années, le successeur finit par devenir lui-même une référence.

Rayas, un Châteauneuf qui ne ressemble pas aux autres

Pour comprendre pourquoi, il faut regarder le lieu.

Rayas se trouve entre Châteauneuf-du-Pape et Courthézon, dissimulé au milieu des bois. Le paysage déroute celui qui associe spontanément l’appellation à ses célèbres galets roulés. Ici, les vignes reposent principalement sur des sols de sable fin et sont entourées d’arbres.

Cette singularité se retrouve dans le verre.

Le Château Rayas rouge est issu à 100 % de grenache. Sa robe est souvent étonnamment claire pour un Châteauneuf-du-Pape. Le vin ne cherche ni la masse ni la démonstration. Il privilégie la finesse, la longueur, le parfum et des tanins délicats. C’est cette combinaison entre la puissance naturelle du grenache et une expression presque aérienne qui rend Rayas si reconnaissable.

Certains amateurs rapprochent sa délicatesse de celle de grands vins de Bourgogne. La comparaison a ses limites, mais elle dit quelque chose de l’expérience Rayas. On est loin de l’image parfois solaire, riche et puissante associée aux vins du Rhône méridional.

Le blanc suit une autre partition, autour du grenache blanc et de la clairette. Là encore, le temps joue un rôle essentiel. Ce sont des vins construits pour évoluer, capables de gagner en complexité pendant de longues années.

Rayas est ainsi une exception à l’intérieur même de son appellation. Un Châteauneuf-du-Pape qui ressemble surtout à Rayas.

Le temps comme méthode

Cette singularité tient au terroir, mais aussi à la conception qu’Emmanuel Reynaud avait de son métier.

Les rendements restaient faibles. Les vendanges étaient tardives. Les élevages s’étiraient. Le bois neuf n’était pas recherché pour imprimer sa marque au vin. Surtout, Emmanuel Reynaud refusait de considérer le calendrier commercial comme une règle intangible.

Aux Tours notamment, certaines cuvées étaient mises sur le marché avec plusieurs millésimes de décalage. Les vins sortaient lorsqu’ils étaient jugés prêts et non simplement parce qu’une nouvelle campagne commerciale commençait.

Cette lenteur n’était pas un argument marketing. Elle faisait partie du système Reynaud.

Le vigneron se méfiait de l’idée selon laquelle l’homme pouvait tout contrôler. Son travail consistait d’abord à observer, accompagner et accepter ce que le millésime lui donnait. En 2018, face à une récolte particulièrement affectée par le mildiou, aucun Château Rayas n’est ainsi commercialisé.

Dans une époque fascinée par la maîtrise technique, Emmanuel Reynaud défendait une forme de retrait. Il résumait lui-même cette philosophie en quelques mots dans un entretien accordé au Monde en 2017.

« Je m’efface derrière le terroir. »

Difficile de mieux résumer l’homme et ses vins.

Rayas, mais pas seulement

Réduire Emmanuel Reynaud à Rayas serait pourtant passer à côté d’une grande partie de son travail.

Autour du domaine gravitent plusieurs vins qui permettent de mieux comprendre son univers. Pignan, également en Châteauneuf-du-Pape et issu du grenache, offre une autre lecture du cépage. Fonsalette, en Côtes-du-Rhône, possède sa propre identité et n’a rien d’un simple second vin. La Pialade complète cet ensemble.

Et puis il y a le Château des Tours.

C’est là qu’Emmanuel Reynaud a appris son métier, construit sa cave et commencé véritablement à vinifier. Situé à Sarrians, le domaine produit notamment des Vacqueyras, des Côtes-du-Rhône et des vins en IGP. Le grenache y occupe une place centrale, accompagné notamment de syrah et de cinsault.

Les appellations changent, les assemblages aussi, mais un air de famille demeure. Des élevages patients, des sorties souvent décalées et surtout une recherche de finesse traversent l’ensemble de la production.

Rayas n’est donc pas un phénomène isolé. Il constitue l’expression la plus célèbre d’une vision du vin qu’Emmanuel Reynaud a déclinée sur plusieurs terroirs.

Quand la rareté devient un problème

Puis il y a l’autre histoire de Rayas. Celle qu’Emmanuel Reynaud ne maîtrisait plus vraiment.

À mesure que sa réputation grandissait, les bouteilles devenaient presque impossibles à obtenir. La production était limitée, les allocations étroites et la demande mondiale. Les prix se sont envolés sur le marché secondaire, jusqu’à atteindre plusieurs milliers d’euros pour certains millésimes.

Le paradoxe est saisissant.

Emmanuel Reynaud se méfiait précisément de cette spéculation. Il choisissait ses clients, contrôlait ses allocations et pouvait cesser de fournir un professionnel lorsqu’il estimait que les bouteilles étaient revendues avec des marges excessives. Il voulait que ses vins soient bus et partagés, pas transformés en actifs financiers.

La rareté est pourtant devenue indissociable de Rayas.

C’est l’une des ironies de son parcours. Un homme qui cultivait la discrétion s’est retrouvé à la tête de l’un des domaines les plus convoités de la planète. Un vigneron qui refusait la mise en scène a vu ses bouteilles devenir des objets de collection.

Le marché a construit autour de Rayas un mythe qu’Emmanuel Reynaud a toujours semblé tenir à distance.

L’homme derrière les bouteilles

Le contraste reste saisissant entre la place prise par Rayas dans le monde du vin et celle qu’Emmanuel Reynaud souhaitait y occuper personnellement.

Le domaine faisait rêver les collectionneurs du monde entier. Lui continuait de travailler loin du bruit. Les visiteurs étaient rares, la communication presque inexistante. Pas de chai spectaculaire ni de mise en scène destinée aux amateurs de passage.

Sa discrétion n’était d’ailleurs pas seulement un trait de caractère. Elle prolongeait presque naturellement sa manière de faire du vin.

Ne pas trop intervenir. Ne pas chercher à impressionner. Ne pas confondre puissance et grandeur. Et accepter que le temps accomplisse une partie du travail.

Emmanuel Reynaud est mort le 25 novembre 2025 à Châteauneuf-du-Pape, trois jours avant son 62e anniversaire. Avec lui disparaissait l’une des personnalités les plus singulières du vignoble français, mais pas l’histoire familiale.

Après Emmanuel, la cinquième génération

Car la transmission avait commencé avant sa disparition.

Emmanuel Reynaud était père de six enfants et plusieurs avaient choisi à leur tour le monde agricole. Deux de ses fils, Benoît et Louis-Damien, travaillaient déjà à ses côtés et avaient progressivement pris leur place dans les domaines.

Depuis, la succession s’est organisée. Benoît Reynaud est devenu président de Château Rayas et Louis-Damien directeur général. Le premier est davantage présent au Château des Tours, le second à Rayas, mais tous deux participent au travail des propriétés familiales.

Une cinquième génération prend ainsi le relais.

Reste désormais à voir ce qu’elle fera de cet héritage hors norme. Car transmettre Rayas ne consiste pas seulement à reprendre des vignes, un chai ou un nom devenu mondialement célèbre. Il faut aussi hériter d’une manière de regarder le vin.

Celle qu’Emmanuel Reynaud a défendue pendant près de quarante ans tenait finalement en peu de choses. Observer la vigne, accepter le millésime, donner du temps au vin et essayer de ne jamais faire plus de bruit que lui.

Derrière le mythe Rayas, c’est peut-être cela qui reste d’Emmanuel Reynaud.

Il a produit l’un des vins les plus recherchés au monde dans un domaine caché au milieu des bois. Il vendait ses bouteilles avec parcimonie, se méfiait de la spéculation et préférait parler de nature plutôt que de technique. Derrière le mythe Rayas se dessine le parcours d’Emmanuel Reynaud, vigneron discret qui a défendu pendant près de quarante ans une certaine idée du vin, faite de patience, de finesse et de liberté.

Hadrien Le Roux dirige et développe des médias depuis plus de dix ans. Grand amateur de vin, curieux des terroirs et surtout de celles et ceux qui les font vivre, il a fondé La Lettre du Vin avec l’envie de raconter le vin simplement, sans snobisme, mais avec passion et exigence.

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