Le XVIIIᵉ siècle, Bordeaux devient la capitale mondiale du vin
Lorsque débute le XVIIIᵉ siècle, Bordeaux est déjà un port prospère. Mais jamais son commerce n’a connu une telle expansion.
Les guerres qui avaient longtemps freiné les échanges s’apaisent progressivement. Les routes maritimes se développent, les colonies françaises et britanniques ouvrent de nouveaux marchés, tandis que les négociants bordelais tissent un réseau commercial qui s’étend désormais de Londres jusqu’aux Antilles, en passant par Amsterdam, Hambourg ou encore les futurs États-Unis.
Les quais de Bordeaux deviennent alors l’un des ports les plus actifs d’Europe.
Chaque jour, des centaines de barriques arrivent des campagnes girondines. Elles sont entreposées dans les immenses chais des Chartrons avant d’être chargées sur des navires à destination du monde entier.
À cette époque, Bordeaux ne vend pas encore des bouteilles.
Il vend des tonneaux.
Le vin voyage en barrique avant d’être mis en bouteille dans son pays de destination.
Les marchands anglais, hollandais, allemands ou irlandais jouent un rôle majeur dans cette organisation. Beaucoup s’installent définitivement à Bordeaux et fondent des maisons de négoce dont certaines existent encore aujourd’hui.
Le quartier des Chartrons devient ainsi le véritable cœur économique du vin bordelais.
La naissance des grands châteaux
Contrairement à une idée reçue, la plupart des célèbres châteaux bordelais ne sont pas d’anciens châteaux médiévaux.
Le terme « château » désigne avant tout une propriété viticole.
Au XVIIIᵉ siècle, les riches familles de parlementaires bordelais, les grands négociants et une partie de l’aristocratie investissent massivement dans le vignoble.
Ils agrandissent les domaines.
Modernisent les caves et replantent les meilleures parcelles.
Font construire d’imposantes demeures inspirées de l’architecture classique.
Ces bâtiments deviennent rapidement les symboles d’une nouvelle viticulture, plus ambitieuse, plus qualitative et tournée vers l’exportation.
Le château Margaux est reconstruit comme un véritable palais néoclassique.
Lafite, Latour, Haut-Brion ou encore Léoville développent progressivement leur réputation.
Pour la première fois dans l’histoire, certains vins sont recherchés non plus parce qu’ils proviennent de Bordeaux, mais parce qu’ils sont issus d’une propriété précise.
Une révolution est en marche.
Haut-Brion, le premier grand vin moderne
Parmi toutes les propriétés bordelaises, une occupe une place particulière dans l’histoire.
Le château Haut-Brion.
Situé aux portes de Bordeaux, dans les Graves, il est souvent considéré comme le premier domaine à avoir véritablement construit une identité de marque.
Dès le XVIIᵉ siècle, Arnaud III de Pontac comprend que la réputation d’un domaine peut devenir un argument commercial.
Il améliore les méthodes culturales, sélectionne davantage les raisins et travaille les élevages.
Surtout, il commercialise son vin sous le nom de « Haut-Brion », une démarche totalement inédite à une époque où l’on achetait simplement « du vin de Bordeaux ». Le succès est immense!
À Londres, Samuel Pepys, célèbre diariste anglais, décrit dès 1663 ce vin comme « un vin français d’un goût tout particulier ».
Il s’agit probablement de la première note de dégustation connue consacrée à un Bordeaux.
La naissance du Médoc
Pendant longtemps, le Médoc n’était qu’un vaste territoire marécageux.
Grâce aux ingénieurs hollandais venus drainer ces terres à partir du XVIIᵉ siècle, la situation change radicalement.
Les marais sont progressivement asséchés.
Les graves profondes apparaissent.
Les meilleurs coteaux sont plantés en vigne.
Très vite, les propriétaires comprennent que ces sols pauvres obligent la vigne à plonger profondément ses racines. Les rendements diminuent, la concentration augmente, les vins gagnent en finesse et surtout en capacité de vieillissement.
Les grandes appellations du Médoc commencent alors à prendre forme.
- Margaux.
- Saint-Julien.
- Pauillac.
- Saint-Estèphe.
Leur réputation dépasse rapidement les frontières françaises.
Le rôle essentiel de la Place de Bordeaux
L’une des grandes originalités du Bordelais réside dans son organisation commerciale.
Très tôt, les propriétaires décident de confier la vente de leurs vins à des négociants spécialisés.
Ce système, que l’on appelle aujourd’hui « la Place de Bordeaux », constitue encore l’un des réseaux commerciaux les plus performants au monde.
Le principe est simple. Le vigneron produit le vin. Le courtier met en relation producteurs et négociants. Le négociant achète les vins puis les distribue aux importateurs présents sur tous les continents.
Cette spécialisation des rôles permet aux châteaux de se concentrer sur la qualité tandis que les maisons de négoce développent un réseau international sans équivalent.
Encore aujourd’hui, une grande partie des grands crus bordelais est commercialisée selon ce modèle.
1855, l’année qui change tout
Peu d’événements ont autant marqué l’histoire du vin que le classement de 1855.
À l’occasion de l’Exposition universelle organisée à Paris par Napoléon III, l’empereur souhaite présenter les meilleurs vins français aux visiteurs venus du monde entier.
Plutôt que de créer un jury de dégustation, les autorités s’appuient sur les courtiers de Bordeaux.
Pourquoi eux ? Parce qu’ils connaissent parfaitement le marché.
À l’époque, le prix d’un vin reflète directement sa réputation.
Les courtiers établissent donc une hiérarchie des propriétés en fonction de leur valeur commerciale.
Naissent alors les célèbres cinq catégories de crus classés du Médoc, auxquelles s’ajoutent les grands vins liquoreux de Sauternes et Barsac.
Au sommet figurent seulement quatre domaines :
- Château Lafite
Château Latour
Château Margaux
Château Haut-Brion
Il faudra attendre 1973 pour que Château Mouton Rothschild soit promu Premier Cru Classé, devenant le cinquième membre de ce cercle extrêmement fermé.
Le classement de 1855 demeure aujourd’hui encore l’un des systèmes de hiérarchisation les plus célèbres et les plus influents du monde viticole.
Une hiérarchie mais pas toute l’histoire
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, le classement de 1855 ne concerne qu’une petite partie du vignoble bordelais.
Les grands vins de Saint-Émilion, Pomerol ou Fronsac n’y figurent pas.
Cheval Blanc, Ausone ou Petrus n’existent donc pas dans cette hiérarchie.
Pourquoi ? Tout simplement parce que ces vignobles n’étaient pas concernés par la demande de Napoléon III.
C’est ce qui explique la création, un siècle plus tard, du classement de Saint-Émilion, révisable contrairement à celui de 1855.
Les grandes catastrophes du XIXᵉ siècle
Alors que Bordeaux semble vivre son âge d’or, plusieurs fléaux frappent brutalement le vignoble.
Le premier est l‘oïdium. Ce champignon venu d’Amérique recouvre les feuilles et les grappes d’une fine poussière blanche. Les récoltes s’effondrent.
Heureusement, l’utilisation du soufre permet progressivement de contrôler la maladie.
Quelques années plus tard arrive un ennemi autrement plus redoutable. Le phylloxéra.
Minuscule puceron importé accidentellement des États-Unis, il s’attaque directement aux racines de la vigne.
Les ceps meurent en quelques années. La catastrophe est immense. Des dizaines de milliers d’hectares disparaissent. Certaines familles abandonnent définitivement la viticulture.
Pendant plusieurs décennies, les scientifiques cherchent une solution. Elle viendra finalement des États-Unis.
Les cépages européens sont greffés sur des porte-greffes américains naturellement résistants au parasite.
Cette technique, encore utilisée aujourd’hui dans la quasi-totalité des vignobles européens, sauve Bordeaux.
À peine cette crise surmontée, le mildiou apparaît.
Là encore, une innovation née en Gironde va changer l’histoire.
La célèbre bouillie bordelaise, mélange de sulfate de cuivre et de chaux, devient rapidement le principal traitement contre cette maladie.
Le XXᵉ siècle, protéger l’origine
Après tant d’épreuves, une autre menace apparaît. La fraude.
Au début du XXᵉ siècle, certains vins vendus sous le nom de Bordeaux n’ont jamais vu la Gironde. D’autres sont coupés ou mélangés. Pour protéger les producteurs comme les consommateurs, l’État met progressivement en place une réglementation stricte.
Les limites géographiques du vignoble sont officiellement définies. Les appellations d’origine voient le jour.
En 1936 est créé l’Institut national des appellations d’origine (INAO), qui encadre toujours aujourd’hui les AOC françaises.
À Bordeaux, ces règles permettent de préserver l’identité des terroirs et de garantir l’origine des vins.
Quelques années plus tard, en 1948, naît le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB), chargé de représenter l’ensemble de la filière et de promouvoir les vins bordelais dans le monde.
Le renouveau après la Seconde Guerre mondiale
À partir des années 1950, Bordeaux retrouve progressivement son rayonnement international. La qualité progresse et les investissements reviennent.
Les grands critiques américains, au premier rang desquels Robert Parker quelques décennies plus tard, contribuent à renforcer encore la notoriété mondiale des grands crus.
Les dégustations en primeur deviennent un rendez-vous incontournable.
L’Asie découvre Bordeaux.
Les grands châteaux atteignent des valorisations inédites.
Mais derrière ces succès se dessine déjà une nouvelle réalité.
Le changement climatique, les évolutions des goûts des consommateurs et les défis économiques obligent désormais Bordeaux à se réinventer.
Et c’est précisément ce qui fait aujourd’hui toute la richesse de cette région : un vignoble profondément enraciné dans son histoire, mais qui n’a jamais cessé d’évoluer.



