Une histoire de famille à Châteauneuf-du-Pape
Chez les Sabon, le vin est d’abord une histoire de transmission. Le Clos du Mont-Olivet est fondé en 1932 par Séraphin Sabon et Marie Jausset, au cœur de Châteauneuf-du-Pape. Au fil des générations, le domaine se développe sans perdre son caractère familial.
Thierry Sabon appartient à la cinquième génération. Après des études scientifiques, un service militaire effectué en Franche-Comté et plusieurs expériences professionnelles à l’étranger, il choisit à son tour de rejoindre le domaine. Il travaille aux côtés de son père Jean-Claude et de ses oncles Pierre et Bernard, avant de participer avec sa cousine Céline à la poursuite de l’histoire familiale.
Son rapport au vin s’est construit très tôt. Enfant, il découvre la dégustation dans la cave de son grand-père, puis les vins vieux autour des repas familiaux. Une éducation qui contribue à façonner chez lui une conception du vin intimement liée aux sensations, aux lieux et à la transmission.
Un vigneron derrière ses vins
Thierry Sabon n’est pas de ceux qui ont cherché à occuper le devant de la scène. Sa réputation s’est d’abord construite dans les vignes et dans la cave, par les vins qu’il vinifie et élève au Clos du Mont-Olivet.
Le domaine s’inscrit dans une conception traditionnelle de Châteauneuf-du-Pape où l’assemblage, la diversité des parcelles et celle des cépages jouent un rôle central. Son vignoble est réparti entre plusieurs appellations du Rhône méridional, principalement Châteauneuf-du-Pape et Lirac, mais aussi Côtes-du-Rhône, IGP Gard et Vin de France.
À Châteauneuf, les parcelles sont dispersées sur plusieurs lieux-dits emblématiques comme La Crau, Palestor, Bois Dauphin ou Montalivet. Sables, argiles, galets roulés et grès composent une mosaïque de sols qui permet au domaine de jouer sur différentes expressions du terroir.
Le grenache conserve une place centrale dans les rouges, accompagné notamment de syrah, mourvèdre, cinsault, counoise ou vaccarèse. Dans les blancs, clairette, bourboulenc et roussanne côtoient grenache blanc, picpoul et picardan.
Cette diversité n’est pas seulement une signature du domaine. Elle est aussi une manière de penser l’avenir.
Préserver les cépages pour préparer demain
C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du parcours de Thierry Sabon. Très attaché à l’histoire de Châteauneuf-du-Pape, il ne considérait pas pour autant la tradition comme quelque chose de figé.
Il s’est notamment fortement investi dans la création d’un conservatoire consacré aux vieux cépages de l’appellation. Fruit de plus de dix années de travail, le projet vise à préserver les 18 cépages autorisés à Châteauneuf-du-Pape, y compris les variétés devenues rares.
Derrière cette démarche patrimoniale se trouve également une question très contemporaine. Face au changement climatique, certains cépages autrefois marginalisés pourraient retrouver un intérêt pour conserver l’équilibre aromatique des vins ou mieux maîtriser leur degré alcoolique.
Préserver le patrimoine végétal revient alors à conserver une boîte à outils pour les générations futures. Une manière de regarder vers l’avenir sans rompre avec ce qui a construit l’identité de l’appellation.
Une conception du vin ancrée dans le temps long
Les études scientifiques de Thierry Sabon n’empêchaient pas chez lui une approche très sensible du métier. Littérature, philosophie, paysages et histoire occupaient une place importante dans sa manière de penser la vigne.
Pour lui, le vin ne pouvait être dissocié du lieu qui le faisait naître. Sol, climat, vigne, femmes et hommes formaient un ensemble. Il voyait dans les paysages viticoles le résultat d’un travail accumulé pendant des générations et dans le métier de vigneron une façon de s’inscrire à son tour dans cette continuité.
Cette attention au temps long correspond aussi à l’identité du Clos du Mont-Olivet. En 1989, la génération précédente avait créé la Cuvée du Papet, produite à partir de certaines des plus anciennes parcelles et uniquement lors des millésimes jugés suffisamment grands. Elle est devenue au fil du temps l’une des signatures du domaine.
Chez Thierry Sabon, cette tradition ne signifiait donc pas reproduire indéfiniment les mêmes gestes. Elle consistait plutôt à comprendre ce qui méritait d’être transmis, puis à l’adapter sans en effacer l’origine.
Au service de Châteauneuf-du-Pape
Son engagement dépassait largement les limites du Clos du Mont-Olivet.
Thierry Sabon a présidé le Syndicat des propriétaires viticulteurs de Châteauneuf-du-Pape, puis la Fédération des syndicats de producteurs. Il compte également parmi les créateurs de Slow Food Châteauneuf-du-Pape et des Journées internationales du Grenache. Il s’est enfin investi dans un travail de mémoire consacré à l’évolution de l’appellation, en recueillant notamment la parole des générations précédentes.
Ces engagements dessinent un vigneron pour lequel un domaine ne pouvait être complètement séparé du territoire auquel il appartient. Le Clos du Mont-Olivet possède son histoire, ses parcelles et son style, mais il s’inscrit dans une aventure beaucoup plus large, celle de Châteauneuf-du-Pape.
Une disparition en pleines vendanges
Thierry Sabon est décédé brutalement le dimanche 6 septembre 2026, à 55 ans, alors que Châteauneuf-du-Pape était entré dans la période des vendanges. Sa disparition a suscité de nombreuses réactions dans le vignoble rhodanien.
Il laisse derrière lui ses enfants, Martin et Lily, sa famille, mais également une empreinte durable au Clos du Mont-Olivet et dans son appellation.
Il reste surtout le parcours d’un homme qui aura consacré une grande partie de sa vie à comprendre et à transmettre un patrimoine reçu des générations précédentes. À Châteauneuf-du-Pape, où le temps de la vigne se mesure rarement à l’échelle d’une seule vie, c’est peut-être là que se trouve la trace la plus fidèle de Thierry Sabon.


